Natalie Lang
Le « renouveau tamoul » entrepris par certain.es Réunionnais.es désigne des négociations de pratiques et connaissances religieuses hindoues marquées par une réorientation vers l’Inde, de plus en plus visiblement depuis la fin des années 1960 et dans les années 1970.
Cette période correspondant au déclin des pouvoirs coloniaux hégémoniques, à l’émergence de politiques multiculturelles et aux mouvements de 1968 en Europe, a vu naître d’importantes négociations identitaires dans de nombreux endroits du monde, dont de nouvelles orientations vers des cultures « ancestrales ». Ces « réorientations » avaient souvent pour objectif d’acquérir des connaissances religieuses et du prestige, de définir la « religion » vis-à-vis de la sorcellerie, et de négocier les orthodoxies et la pureté.
De l’Inde à La Réunion
Située dans le sud-ouest de l’océan Indien à proximité de l’île Maurice, l’île de la Réunion a été peuplée par une succession de vagues migratoires. Près de 10 000 esclaves indien.ne.s et plus de 110 000 engagé.e.s indien.ne.s arrivent respectivement dans l’île entre 1674 et 1830 et entre 1829 et 1881, dont une proportion d’hommes bien supérieure à celle des femmes, et la majorité venant du sud de l’Inde (Fuma 1999: 8). Aujourd’hui, en raison du métissage, de nombreu.x.ses hindou.e.s de La Réunion ont non seulement des origines indiennes mais aussi africaines, malgaches, chinoises ou européennes.
Dans le contexte colonial de l’engagisme, du métissage, de la créolisation, de la politique assimilationniste française et d’une église catholique dominante, les pratiques hindoues ont été développées sous le nom de religion « malbar », ce qui vient de Malabar, la désignation historique de la population de l’actuel Kerala, puis du Tamil Nadu par les Arabo-Persans, les Portugais et les Français. De pratiques rituelles clandestines – ou à peine tolérées, l’hindouisme a obtenu une visibilité et une reconnaissance considérables dans la société réunionnaise, qui allait de pair avec le « renouveau tamoul » (Barat 1989, Benoist 1979, Benoist 1998 : 235-279, Ghasarian 1991 : 161-197, Ghasarian 2021).
La Réunion est un département français depuis 1946 et une région française depuis 1982. Dans cette société où le français et le créole sont les langues dominantes, très peu de Réunionnais.es maîtrisent les langues indiennes. Pendant la période coloniale, la politique assimilationniste française et la domination catholique rendaient difficile la possibilité d’affirmer une identité hindoue et de voyager vers l’Inde. Il a fallu attendre les années 1980 pour que la société réunionnaise française commence à s’ouvrir davantage à la valorisation de la culture créole locale et des cultures « ancestrales ».
De La Réunion à l’Inde
De plus en plus visiblement depuis les années 1960 et 1970, certains Réunionnais.es qui partageaient le sentiment d’avoir perdu leurs traditions religieuses ancestrales, se sont mis.es à apprendre la langue tamoule et à créer des associations religieuses et culturelles. Après une longue période de contacts minimes avec l’Inde, certains parmi elleux, en particulier celleux de la jeune génération ayant des moyens financiers, ont commencé à voyager en Inde avec le souhait d’acquérir de nouvelles connaissances religieuses.
Alors que la « réorientation » depuis la seconde moitié du XXe siècle s’est surtout concentrée sur le Tamil Nadu, certains Réunionnais.es ont également voyagé ou établi des contacts avec d’autres parties de l’Inde, et dans une moindre mesure avec d’autres lieux de présence tamoule post-engagiste, comme la Martinique dans les Caraïbes ou encore et surtout avec l’île Maurice. Les prêtres indo-mauriciens et indiens sont devenus des figures importantes dans la diffusion des connaissances religieuses.
L’obligation de faire des escales à Maurice ou Mumbai lors des voyages aériens pour se rendre au Tamil Nadu a pris fin en 2013 avec la mise en place de vols directs entre La Réunion et Chennai rendant ainsi les voyages vers l’Inde du Sud plus faciles et moins coûteux (Figure 1). Les réseaux sociaux, en particulier Facebook, ont également permis une ouverture sur le monde et la possibilité d’acquérir de nouvelles connaissances sur l’hindouisme en Inde et ailleurs (Lang 2022a).

Figure 1: Annonce des vols directs entre La Réunion et l’Inde du Sud par Air Austral. Photo par l’auteur.
Une nouvelle visibilité
Parallèlement à l’orientation vers l’Inde, l’hindouisme est devenu plus visible dans la société réunionnaise. Si les pratiques rituelles des Réunionnais.es d’origine indienne ont souvent été accusées de sorcellerie (Marimoutou-Oberlé 1999: 99, Ghasarian 1997), la quête des connaissances religieuses est accompagnée de revendications de reconnaissance et de fierté d’une religion mondiale (Lang 2021).
Du terme « religion malbar » en créole réunionnais, certains Réunionnais.es se sont mis.es à utiliser le terme « religion tamoul(e) » en créole/français, un terme qui se trouve aussi à l’île Maurice pour souligner une relation à une culture ancestrale, et dans une moindre mesure « religion hindoue » ou « hindouisme » en français (Barat 1989, Callandre 2009 : 26-38).
Alors que la plupart des Réunionnais.es des anciennes générations portent des noms catholiques, expliquant que les noms étrangers n’étaient pas autorisés jusqu’aux années 1980 ou même 1990, certains parents, pour valoriser leurs origines indiennes, commencent à donner des noms tamouls à leurs enfants.
Motivée par le besoin ressenti d’une éducation religieuse nécessaire pour soutenir les demandes de reconnaissance au sein de la société réunionnaise et de l’État français, et par la prise de conscience que certains objectifs ne pouvaient être atteints collectivement qu’à travers une organisation fédérale, la Fédération Tamoule (ou Fédération des associations et groupements religieux hindous et culturels tamouls de La Réunion) a été fondée en 1971.
Les membres de cette organisation parapluie, qui regroupe un certain nombre d’associations de temples et d’associations culturelles, souhaitaient faire venir des prêtres, des enseignants, des peintres et des architectes d’Inde du Sud. La fédération fait également de gros efforts pour créer des supports pédagogiques, dont un calendrier annuel avec les dates des fêtes hindoues et des explications sur des concepts, des dieux, et des pratiques hindoues. Elle possède une chaîne radio et une chaîne de télévision.
Comme beaucoup de Réunionnais.es hindou.e.s pratiquent aussi des rituels de cycles de vie catholiques, La Fédération Tamoule encourage la pratique des rituels de cycle de vie hindous et fournit des explications sur leurs significations, ce qui se voit, par exemple, dans la création d’une organisation funéraire pour faciliter la réalisation des rituels mortuaires hindous (Lang 2020). Par contre, il est possible d’observer des interactions complexes entre des processus de différenciation et de créolisation religieuses, dont le phénomène de la “double religiosité” ou des multiples religiosités (Lang 2022b).
Orientations diverses
Le « renouveau tamoul » a contribué dans une certaine mesure à des processus de standardisation des contenus et des pratiques religieuses, par exemple en adoptant des conceptions et valeurs plus brahmaniques en provenance de l’Inde, ce qui reflète des aspirations sociales, liées aux classes sociales, plutôt qu’aux castes, qui sont pratiquement inexistantes à La Réunion.
En même temps, beaucoup de Réunionnais.es sont fi.er.ère.s des pratiques plus populaires – créées localement et/ou nouvellement apprises de l’Inde – comme le montre la popularité des fêtes Karly (Kāḷi) avec des sacrifices d’animaux, ou la popularité de la [hyperlien] marche sur le feu (Franchina 2018a), les négociations récentes du mythe lié à celle-ci (Franchina 2018b), ou les transformations dans les pratiques symboliques liées au [hyperlien] tambour malbar (Folio 2020).
Dans de nombreux cas, les tendances de se reconnecter avec l’Inde et de valoriser les traditions religieuses créées localement se superposent.
