[1] Ce texte est basé sur ma recherche doctorale (Franchina, 2018). Pour plus d’information sur le genre dans le rituel (2015), du mythe et de la re-connaîssance (2018b), de douleur rituelle (2021, 2022), des techniques (2022), du karèm, comme période de préparation (2023, à paraître).
La pyrobatie[1], à La Réunion appelée mars dann fé (marche sur le feu), est une pratique effectuée dans un cadre éminemment religieux. Elle est le point culminant d’un cycle rituel hindou qui dure dix-huit jours où des pratiquants[2] s’engagent à marcher pieds nus sur un lit de braises ardentes.
Transplantée depuis environ deux cents ans sur l’île, cette pratique non seulement a résisté aux difficultés imposées par la société de plantation, mais elle est devenue aujourd’hui un des célébrations de référence. Elle est considérée comme étant un des rituels les plus efficaces dans et hors le milieu hindou réunionnais (malbar/tamoul).
À travers ses spécificités, la participation à la marche sur le feu constitue une des possibles réponses à la question de la filiation religieuse et culturelle dans un monde créole et un remède au sentiment de vacuité et d’impuissance que l’individu ressent face à aux la maladie et au malheur.

La marche sur le feu, un « cycle rituel »
Définir la marche sur le feu un « cycle rituel » permet de souligner certains aspects de cette pratique.
Le mot « rituel » est à entendre comme une séquence ordonnée et codifiée d’actions où sont prévus actes, paroles, gestes et objets denses, chargés de significations, de symboles et dotés d’efficacité.
Le mot « cycle » souligne tout d’abord le caractère annuel de la marche sur le feu. En effet, dans les temples où elle est pratiquée, la pyrobatie est proposée tous les ans à la même période, sauf en cas de force majeure. La pratique ayant été introduite par les engagés hindous, est étroitement liée à l’histoire de l’île, à son peuplement, à la créolisation et à l’industrie sucrière à un tel point que les temples les plus anciens ont été construits à côté des usines de canne à sucre et sont appelés sapèl tablisman, formule qui peut être traduite par « temple de l’usine ». Dans ces temples et tant d’autres, les cycles rituels sont effectués de mi-décembre à début janvier, en lien avec le rythme agricole de la culture de la canne à sucre, la campagne sucrière se terminant à ce moment de l’année. Avec la modernité et l’essor du secteur tertiaire, l’empreinte agricole, basée sur le système de plantation de l’île, a été complètement transformée. Certains temples, de moins en moins liés à la saison agricole, ont commencé à proposer la marche sur le feu à d’autres dates, se détachant ainsi quelque part du passé colonial. Aujourd’hui, il est possible de participer à des marches sur le feu tout au long de l’année. De plus, d’autres formes de cette pratique se développent, comme pour le cycle rituel de dix jours en l’honneur de Marliémèn, divinité associée à la santé.
Le terme cycle, vient en plus mettre en évidence qu’il s’agit d’un ensemble de séquences rituelles qui ne se limitent pas à la pratique de la pyrobatie en elle-même. En effet, les dix-huit jours sont rythmés par de prières, de lectures, de mises en scène et permettent aux pratiquants de se préparer à l’épreuve du feu.

Pourquoi marche-t-on sur le feu ?
Il existe deux ordres d’explication enchevêtrés qui motivent la marche sur le feu à La Réunion. Un ordre est mythologique et retrace la genèse de la pratique. L’autre individuel et renvoie à l’implication du pratiquant, à son rapport à la religion, à son itinéraire de vie.
Au niveau mythologique, les marcheurs s’exposent à cette épreuve réactualisant le mythe fondateur de la pratique, dont il existe localement plusieurs versions. Entre l’accusation d’adultère, le soupçon d’un viol et la prescription de la chasteté dans un mariage polyandrique, toutes les versions renvoient à la sexualité de Pandialy[3] et viennent rétablir la vérité, c’est-à-dire la pureté de l’héroïne qui aurait traversé la flamme d’un bûcher en sortant indemne pour le prouver. C’est en l’honneur de cette divinité que le cycle rituel est réalisé et qu’un pratiquant choisit de s’impliquer dans cette épreuve.
En plus d’être un acte dévotionnel, la marche sur le feu est un acte votif. En effet, au niveau individuel, les marcheurs sur le feu, s’engagent dans le cycle rituel (i fé inn promès) pour demander à la divinité (bondié) de leur accorder une grâce, d’exaucer un vœu, ou pour la remercier d’une grâce reçue en faisant ainsi une offre qui implique leur corps et son intégrité, dans une modalité do ut des (« donnant donnant »).
Sous-jacente à l’implication personnelle dans le rituel, il y a un souhait d’améliorer une situation, de sortir de l’incertitude, voire de la détresse ou guérir d’une maladie. Les promès touchent différents domaines, principalement le travail[MC1] , l’amour et la santé.
De même que pour Pandialy, les pratiquants sont soumis à un jugement : s’ils ne présentent pas de (grosses) brûlures, ils auront été jugés dignes de la protection de la divinité, ce qui implique que la préparation a été satisfaisante et qu’elle aura entendu les doléances du marcheur et la possibilité que le vœu soit octroyé (promès lé akordé).
La promès peut être formulée avec d’autres bondié du panthéon hindou réunionnais selon la demande et les affinités du pratiquant, mais Pandialy reste, pour utiliser l’expression d’un pratiquant, la « patronne de la maison » et pour cela, il faut l’honorer.
Efficacité d’une pratique qui rappelle un acte héroïque
Autant le mythe que la promès sont mis en doute ou critiqués par certains pratiquants depuis des nouvelles réflexions nées avec le renouveau tamoul (entrée de N.Lang).
La remise en doute du mythe met en lumière un besoin de « re-connaissance » où le souhait de reconnaissance individuelle ou collective (celle du milieu malbar/tamoul) passe par des connaissances renouvelées, dans une démarche intellectuelle/identitaire.
Les critiques au sujet de la promès sont dirigées contre sa dimension contractuelle, du fait que certains pratiquants s’adresseraient à la divinité uniquement dans les moments de besoin, proposant un échange : réalisation du vœu contre la mise en danger implicite dans la marche sur le feu. Or, même ceux qui disent ne pas marcher sur le feu pour une promès, dans leurs discours, espèrent, même si plus discrètement, que le bondié, à travers cet acte rituel leur apporte une avancée dans la vie, une année prospère ainsi que la santé personnelle et familiale.
Le pratiquant est dans une logique de sacrifice de soi, dans une éthique de dévotion[MC2] . Il n’est pas question de faire simplement une offrande animale ou végétale. Avec le kavadi, la marche sur le feu est un « engagement suprême » [Pourchez, 2002b : 302], en raison de la mise en danger que l’acte lui-même exige et en raison de toutes les privations et de tous les efforts consentis pendant la préparation.
Bien au-delà de quelques remises en question au sujet du mythe et de la promès, le pratiquant trouve des bénéfices dans l’exécution du rituel à travers le passage sur le feu, élément qui symbolise la purification et la renaissance par excellence (Bachelard, 2010 ; Buttitta, 2002). Le pratiquant qui s’engage dans l’épreuve, à travers cette pratique qui rappelle l’acte héroïque de Pandialy et son efficacité ontologique, incorpore un empowerment. Cela, lui permet de faire basculer une situation, de se découvrir, de (re)trouver la confiance, de lutter contre l’effacement de soi, de tout mettre en jeu face à l’incertitude, de restaurer son sens de l’appartenance, voire de guérir.

[1] Le terme pyrobatie vient du grec, où pỹr signifie feu. Bien que la marche soit réalisée sur des charbons ardents, on parle de marche sur/dans le feu, même dans d’autres langues telle que l’anglais « fire-walk »/fire = feu ou en tamoul «tīmiti», «tī» = feu.
[2] Depuis la fin des années 1990, de plus en plus de femmes marchent sur le feu. Or, avant, la pratique était presqu’exclusivement masculine. Aux femmes était réservé le tour dfé, c’est-à-dire une circumambulation du périmètre du brasier, généralement marchant à genoux, se prosternant régulièrement au sol. Plusieurs temples, encore aujourd’hui, gardent l’accès au feu à la gent masculine.
[3] Ou Pandialé/Dolvédé/Drobédé/Drobadiammèn, en sanskrit, Draupadī.
[MC1]prospérité
[MC2]ce qui n’est pas nécessairement incompatible avec la dimension « contrat » – en tout cas ds l’hindouisme

