Le tambour malbar est un instrument de musique pourvu d’une peau de chèvre qui est
collée sur un cadre circulaire en fer d’environ 50 cm de diamètre, et également ficelée à un petit
anneau arrière. Le jeu tambouriné s’effectue par l’emploi de deux baguettes en bois, l’une
frappant au centre et en périphérie de la peau et l’autre, plus fine, uniquement en périphérie de
celle-ci. Retenu à l’épaule à l’aide d’une sangle, le tambour malbar est maintenu en haut et sur
le côté par les poignets du percussionniste de façon à pouvoir réaliser un jeu à la fois simultané
et alterné des deux baguettes. Cette technique de jeu crée un contraste sonore caractéristique de
cette esthétique tambourinée. Le tambour malbar peut être joué de façon stationnaire comme
ambulante, et toujours debout.

L’île de La Réunion est une ancienne colonie française aujourd’hui département français
d’outre-mer. Située dans l’océan Indien, à l’Est de Madagascar, elle fait partie, avec les îles de
Rodrigues et de Maurice (anciennes colonies britanniques aujourd’hui indépendantes), de
l’archipel des Mascareignes. L’histoire du tambour malbar à La Réunion remonte au 19e siècle,
une période marquée par deux événements historiques majeurs : l’abolition de l’esclavage, en
1848, et les premiers essais d’un système de recrutement dit « engagisme » datant de 1828 ;
c’est dans ce contexte qu’arrivent, de plus en plus massivement, des travailleurs issus, pour la
majorité d’entre eux, du sud de l’Inde, et avec eux, une pratique religieuse et instrumentale
hindoues très importantes. Dès cette époque, des processions rituelles traditionnellement
conduites par un orchestre tambouriné sont régulièrement organisées. Placée au-devant de ces
cortèges, la musique des tambours est, dans la croyance, destinée à purifier l’espace et à éloigner
les esprits nuisibles. L’instrument phare de ces ensembles instrumentaux est le tambour
malbar qui est reconnaissable à sa surface circulaire et à sa sonorité claquante ; chaque
ensemble en compte un minimum de trois, complété d’autres types d’instruments tels qu’un
tambour cylindrique, une timbale ou encore des crotales.
Malgré les lois qui appuient la liberté religieuse des Indiens dans la colonie française, les
réticences exprimées vis-à-vis des pratiques rituelles d’origine indienne perdurent jusqu’au
début du XXe siècle. Dans beaucoup des plaintes adressées au Gouverneur de l’époque, le
vocabulaire choisi pour parler de ces pratiques passe de la simple mention de « tambour » à
celle de « tambour malabar » ou « tamtam malabar ». À ce sujet, il se peut que l’ajout du
qualificatif « malabar » au tambour (dit, ici, tamtam) ait pu commencer à se fixer dans le langage
courant de La Réunion dès cette période, donnant ainsi l’expression « tambour malbar » qui est
actuellement en vigueur.
Les nombreuses plaintes qui viennent faire obstacle aux activités rituelles d’origine indienne
amènent à des conditions de pratique singulières de ces rites que les Indiens ont à coeur de
perpétuer. Le passage de l’Inde à La Réunion se fait donc dans un certain conflit où les
situations de contact avec la population locale ont une conséquence directe sur le tambour utilisé
à des fins rituelles de cette époque : habituellement relié aux expressions religieuses hindoues
des villages d’Inde du Sud, son usage en terre créole réunionnaise n’en sera que davantage
systématisé étant données les circonstances au sein desquelles la culture religieuse en question
cherche à se relocaliser.

La pratique tambourinée d’origine indienne est fortement liée à celle des rituels indiens
tels qu’abordés dans leur forme délocalisée aux XIXe et XXe siècles, et l’est encore
aujourd’hui. Les processus en jeu dans les situations de contact avec la population locale de
l’époque vont au-delà des seuls commentaires et réactions vis-à-vis desquels les pratiques
rituelles d’origine indienne se sont affirmées ; si ces situations de conflit ont paradoxalement
conduit à la force et à la vigueur de ces pratiques, le renforcement des traits culturels indiens
dans le paysage social réunionnais passe nécessairement par la reconfiguration de l’élément
musical rituel ; cette affirmation culturelle passe effectivement par une prise de conscience de
la dimension symbolique que cet élément est susceptible de prendre dans l’espace microsocial
de l’hindouisme, et à plus long terme, dans l’espace social réunionnais. Ainsi, la pratique
tambourinée d’origine indienne fait l’objet d’une réappropriation dans la mesure où elle se voit
transformée en une musique rituelle qui se révèlera comme étant avant tout au service du succès
et de l’ancrage tant territorial que symbolique des manifestations culturelles d’origine indienne
dans leur nouvel environnement (Folio-Paravéman, 2020).

Le tambour malbar est un tambour sur cadre originaire d’Inde du Sud qui joue un rôle
fondateur dans la reconfiguration de l’identité socioreligieuse hindoue au sein de l’espace social
réunionnais ; instrument d’appel des divinités (Desroches & Benoist, 1982 ; Desroches, 1996 ;
Folio-Paravéman, 2020), ce tambour est localement considéré comme un accessoire rituel
indispensable des cultes hindous pratiqués à La Réunion depuis cette période, notamment en
raison du caractère sacré dont relèvent sa pratique et son répertoire.
En Inde, la musique constitue un élément incontournable des rites religieux hindous tels qu’ils
ont été perpétués sur l’île par les Indiens engagés d’après les modèles indiens dont ils procèdent.
La musique est un élément indispensable à toute manifestation religieuse de l’hindouisme.
Selon Marius Schneider (1992 [1971]), dans la tradition védique, la musique rituelle est de
l’ordre du sacrifice, « les premiers dieux et les premières offrandes de sacrifice » étant des
rythmes (ibid. : 170-172). En effet, ainsi que le précise Monique Desroches (1996), « les textes
védiques (tradition la plus ancienne de l’Inde) précisent à ce sujet que toute action cultuelle
déployée sans musique reste faible car c’est au son que les rites doivent leur efficacité » (ibid. :
123).

À partir des années 1970, l’île de la Réunion connaît une période d’instabilité qui
ébranle l’hindouisme réunionnais ; sur le plan musical, on assiste à un élargissement des
contextes où s’opère un progressif changement dans la relation au tambour malbar, avec une
modification notable des fonctions et des répertoires. L’esthétique tambourinée passe alors du
contexte hindou aux domaines plus larges du divertissement, sans pour autant perdre de son
dynamisme dans le milieu hindou où la pratique du tambour malbar reste particulièrement
active. Aussi l’usage du tambour malbar reste-t-il fortement associé, encore de nos jours, aux
expressions culturelles hindoues issues des traditions villageoises indiennes du 19e siècle
correspondant à la période de l’engagisme.
« Tambour malbar » est un nom générique qui désigne le tambour sur cadre circulaire en usage
dans le contexte religieux malbar, quand bien même il ne s’y limite plus exclusivement ; de
manière générale, le qualificatif « malbar » fait largement référence à la religion hindoue
qualifiée du même nom à La Réunion, et à plus fortes raisons du point de vue des Réunionnais
qui sont d’une autre confession religieuse. C’est dire, là encore, la connotation de ce tambour
que l’on continue de rapporter à la religion des Malbar.

DESROCHES Monique et BENOIST Jean, 1982, « Tambours de l’Inde à la
Martinique : structure sonore d’un espace sacré », Études créoles. Culture, langue,
société, vol. V, n° 1-2.

DESROCHES Monique, 1996, TAMBOURS DES DIEUX. Musique et sacrifice
d’origine tamoule en Martinique, Montréal : L’Harmattan éd., 180 p.

FOLIO-PARAVÉMAN Stéphanie, 2020, Créolisation et usage du tambour malbar dans
l’espace social réunionnais. Ethnomusicologie d’une pratique symbolique en perpétuel
réajustement. Thèse de doctorat. Université Côte d’Azur.

SCHNEIDER Marius, 1992 [1971], « Musique et langage sacrés dans la tradition
védique », Cahiers d’ethnomusicologie, n° 5 : 151-182.